Le vrai débat n’est pas moral. Il est physique, territorial et politique. À partir d’un certain point, la densification cesse d’être une évolution. Elle devient une surcharge.
Par Antoine Spillmann, membre SwissRespect, publié par allnews
Des cerfs aux habitants: la Suisse peut-elle encore ignorer les limites de son territoire?
Antoine Spillmann
En Suisse, lorsqu’une population de grands ongulés devient trop dense et compromet la régénération de la forêt et des champs, les autorités parlent de régulation. Cela ne choque personne. Pourquoi? Parce qu’un territoire a ses limites. Parce qu’un espace fini ne supporte pas une pression infinie sans dégâts. Quand les cerfs, sangliers ou chevreuils deviennent trop nombreux, il faut intervenir: prélever, protéger, clôturer, lâcher le loup!
Bien entendu, l’homme n’est pas un sanglier. Mais la logique territoriale, elle, reste valable. La Suisse est un petit pays. Sa surface n’augmente pas. Ses terres agricoles, ses forêts, ses paysages et ses espaces de loisirs ne sont pas extensibles. Faire comme si la croissance démographique pouvait s’y poursuivre indéfiniment sans coût relève de l’aveuglement.
Le vrai débat n’est pas moral. Il est physique, territorial et politique. À partir d’un certain point, la densification cesse d’être une évolution. Elle devient une surcharge.
On nous explique qu’il suffit de densifier intelligemment. En théorie, cela paraît simple, comme avec le loup! En pratique, cela signifie plus de démolitions, plus de reconstructions, plus de pression sur les loyers, plus de béton, plus de circulation, plus de tension sur les écoles, les transports et les infrastructures. Et surtout, une pression croissante sur tout ce qui fait encore l’équilibre suisse: la proximité entre ville et campagne, l’accès à la nature, la qualité du paysage et l’existence d’une agriculture vivante.
Le plus grave est que les effets sociaux et culturels de cette densification se font déjà sentir. Les tensions entre villes et campagnes remontent. Le fossé se creuse entre une Suisse urbaine persuadée d’incarner seule la modernité et une Suisse rurale à laquelle on demande toujours plus d’efforts, de contraintes et de sacrifices. Le monde agricole, lui, a de plus en plus le sentiment d’être non plus respecté, mais simplement toléré. Pire: regardé avec condescendance par des citadins qui veulent préserver les paysages, sans toujours vouloir comprendre ceux qui les entretiennent.
Or, une nation ne tient pas seulement par ses infrastructures ou par son PIB. Elle tient aussi par le respect mutuel entre ses composantes. Quand les campagnes ont le sentiment d’être méprisées, quand l’agriculture devient une simple variable d’ajustement territoriale, alors la facture n’est plus seulement foncière ou économique. Elle devient politique.
Contrairement à d’autres pays, La Suisse ne dispose pas d’espaces immenses où la croissance peut se diluer sans tension immédiate. Chez nous, chaque mètre carré compte. Chaque hectare agricole perdu compte. Chaque rupture supplémentaire entre ville et campagne compte aussi.
C’est là que le parallèle du début retrouve tout son sens. Lorsqu’une densité excessive d’ongulés menace la forêt, nous acceptons la régulation comme une mesure de bon sens. Non par hostilité envers l’animal, mais par devoir envers l’équilibre du territoire. Pourquoi serait-il interdit d’admettre qu’une croissance démographique humaine trop rapide doit, elle aussi, être pensée, maîtrisée et régulée lorsqu’elle menace nos terres, nos paysages, notre agriculture, notre cohésion nationale et notre qualité de vie?
La vraie question est donc simple: à partir de quel point cette croissance commence-t-elle à coûter à la Suisse plus qu’elle ne lui rapporte en terres, en paysages, en respect du monde agricole, en cohésion entre villes et campagnes, et finalement en équilibre national?